Celui qui rôde (partie 2)

(suite du texte publié ici.)


 J’ai continué à chercher des apparitions de « celui qui rôde » dans les vieilles anecdotes de la région et j’en trouvais de plus en plus.
              
Par exemple, cet homme qui est tombé du clocher de Sainte-Eulalie, pendant la construction de l’église. Dans un des textes, on disait qu’il avait chuté parce qu’il fanfaronnait pour impressionner sa douce qui l’observait de la maison en face du chantier. Mais en effectuant une recherche croisée dans des archives numérisées, je suis tombé sur une lettre d’une petite fille qui se rappelle un souvenir d’enfance. Cette dame est devenue écrivaine et journaliste par la suite, mais elle a été témoin, quand elle avait à peine 4 ans, de cet accident de la deuxième église de son village natal. Et qu’est-ce qu’elle a vu, derrière l’homme, tout juste avant qu’il tombe?

« [Une] silhouette d’un noir total, d’un noir de nuit, aux longs bras sombres qui ont poussé l’homme dans le haut du dos, avec assez de force pour lui faire perdre pied. L’homme s’est écrasé avec un bruit sourd sur le parvis de l’église en construction et quand j’ai regardé de nouveau vers le toit de l’église, il n’y avait rien. Je me souviens avoir demandé à ma mère si elle avait vu l’homme noir pousser l’autre et avoir reçu une gifle derrière la tête pour mon insolence. »

Je sais, je sais, comment donner une crédibilité au récit d’une enfant, tiré d’un vieux souvenir, sans se montrer sceptique? Il reste que cette apparition de « celui qui rôde » dans une nouvelle anecdote commençait à me donner froid dans le dos. Je me doutais bien qu’il y avait une part de légende dans ces histoires du passé, mais j’y trouvais beaucoup de concordances.
            
Beaucoup de textes qui parlaient de la femme qui avait assassiné son mari à St-Zéphirin-de-Courval. Ce fait divers avait choqué toute la province à l’époque. Le meurtre à la mort-aux-rats, avec la complicité du voisin, amant de la meurtrière, il n’y avait rien de plus fort pour attiser la grogne de la société ultra-catholique. Les dessins de la petite voisine, Noémie Jutras, avaient constitué une preuve inespérée lorsqu’est venu le temps d’évaluer la culpabilité des acteurs de ce drame. La petite avait bien observé, au fil du temps, ce qui se passait. Sur ses dessins, on voyait la femme verser le poison à rat dans le verre d’alcool de son mari.
               
Cependant, personne n’a relevé que derrière l’épouse infidèle, toute collée contre elle, se trouve la grande silhouette noire, la forme de « celui qui rôde », comme si l’entité maléfique guidait les gestes de la meurtrière. Ça ressemblait à une ombre, sur les dessins, mais pour qui s’intéressait à cette légende de Kokotce, c’était évident que la femme n’était pas seule responsable de ses actes.
                
Ce que je découvrais me terrifiait. Si une entité maléfique hantait la région depuis des temps immémoriaux, mais que personne n’en parlait, était-ce une bonne idée de m’y attarder?
                
La liste des interventions de « the one sneaking around », comme l’ont désigné les rares écrits du Major Rogers, est longue. Rogers, lors de son attaque d’Odanak a trouvé un village presque vide, « car les villageois étaient en grande partie à la rivière » a-t-il expliqué. « […] elle était grande, la silhouette noire que mon éclaireur a aperçue entre les arbres. L’imprudence de ce sauvage m’a permis de trouver les siens et de les prendre par-devers » est-il écrit dans une lettre du Major à l’un de ses cousins anglais.
               
 Évidemment, tous ont supposé, à l’époque, qu’un enfant s’était éloigné du groupe et avait mené Rogers et ses troupes aux Abénakis, mais je suis certain que le rôdeur sombre était encore à l’œuvre, comme si cette ombre maléfique se nourrissait du malheur, de la mort et de la souffrance des hommes.
              
 Plus le temps passait, plus j’avais le sentiment que je ne saisissais pas l’ampleur du phénomène : après tout, « celui qui rôde » pouvait très bien être intervenu des dizaines, voire des centaines, de fois sans aucun témoin pour rapporter la présence d’une silhouette, d’une forme ou d’une impression malsaine.
               
 Les grandes catastrophes me sont revenues en tête et j’ai cherché les témoignages entourant le glissement de terrain de 1955. Il n’y avait heureusement pas eu tant de victimes à l’époque, mais des témoins, entre autres parmi les enfants qui auraient pu mourir dans la destruction de l’école des Frères. Plusieurs rapportaient avoir aperçu, rôdant près des salles de classe ou encore le long de la rivière quand ils allaient y jouer, la présence d’une fumée noire, d’une forme floue, filiforme, indéfinie, qui planait ici et là.
              
 Oui, c’était sûrement « ça » qui préparait la catastrophe. Un drame bien planifié, à n’en point douter, parce qu’il visait avec précision un homme bien précis : le père Herménégilde, l’un des trois morts du glissement de terrain, était la seule victime prévue. Les écrits du religieux sont demeurés cachés pendant longtemps, car son journal a disparu avec lui dans les eaux et la boue… sur une planche de bois provenant d’une maison emportée par le courant, à l’abri de l’humidité et des intempéries, jusque dans le fleuve, où il a été recueilli par des enfants qui pêchaient, inconscients du drame qui se jouait quelques miles plus loin. Le recueil a été gardé comme un trésor pendant de nombreuses années… jusqu’à ce qu’il soit remis, en bon état, par les descendants de l’un de ces pêcheurs, au centre d’archives de Nicolet.
                
J’ai reçu le privilège d’être l’un des premiers à le consulter et ce que j’y ai lu démontre hors de tout doute que le père Herménégilde avait repris le travail du jésuite Bigot et tentait de trouver une façon de débarrasser la région de cet esprit malfaisant. Dans son journal, le père parle d’apparitions mystérieuses autour de la cathédrale et du séminaire, d’ombres noires grandissantes qui s’approchaient de plus en plus des enfants le soir venu, ou qui errait près des maisons à l’aube, « quand l’astre matinal danse dans les rapides de la rivière et que les dernières volutes de brumes s’évanouissent dans le jour naissant . »
                
Se pourrait-il que la créature d’ombre tente de chasser tous ceux qui s’intéressent à elle?
             
   J’écris ces mots avec l’étrange impression de ne pas être seul. Ma blonde m’a laissé ici pour ma fin de semaine d’écriture, comme chaque année à l’automne, quand le décor est enchanteur à souhait autour de la cabane à sucre. Isolé dans la forêt, sans voisin à des kilomètres, sans Internet sur l’ordi pour ne pas me déranger… 
               
  J’ai tenté de l’appeler plus tôt, ma belle Élisabeth, mais elle n’a pas répondu. Je n’ai plus d’électricité, la pile de cell est morte, je termine d’écrire ce témoignage parce que c’est la seule chose qui me reste à faire : laisser une trace de ce qui m’arrive.
              
  Je ne me sens pas bien. Dans les éclairs qui zèbrent le ciel, j’ai aperçu la silhouette noire en bordure des arbres. Les longs bras, le visage étiré, le trou de la gueule grand ouvert, une main levée, comme pour me saluer. À chaque éclair, la silhouette était de plus en plus près.
               
 La dernière fois, elle se tenait tout juste derrière la fenêtre.
             
   Et j’entends le tonnerre qui gronde.
             
   Je dois tenter ma chance : il faut que j’essaie de courir jusqu’à l’autoroute pour lui échapper. Si je ne m’en sors pas, j’espère que mon témoignage vous aidera à vaincre celui qui rôde.

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