Celui qui rôde (partie 1)

L'été dernier, on m'a demandé de créer une petite histoire qui pouvait passer pour une légende locale. En voici la première partie...

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Celui qui rôde


Cette histoire commence il y a longtemps, bien avant moi. Et je ne pense pas être celui qui y mettra fin, mais mon enquête doit continuer.

Les Abénakis désignaient la région comme de la « terre des sorciers ». On parle d’apparitions dans les forêts bordant le lac Saint-Pierre lorsque les Amérindiens se sont installés près de la rivière dans les années 1670. Ils disaient que la source d’eau qui s’y trouvait était magique, qu’elle donnait aux animaux une vitesse surprenante et une agilité déconcertante.

Pourtant, dans certaines références, on parlait aussi de Kokotce, qu’on pourrait traduire en français par « celui qui rôde ». C’était dans les relations du missionnaire Jacques Bigot, qui a travaillé avec les Abénakis au début des années 1700. On dit que vers 1707, il s’est retiré à Québec, pour mourir quelques années plus tard, d’une maladie de langueur. Le père racontait qu’en marchant sur les terres des Abénakis, il avait aperçu, dans la pénombre, une silhouette sombre, à la limite de son champ de vision. Un être noir, tout en longueur, bras et jambes interminables, évoquant la brume qui fuit dans les premiers rayons du soleil. Le missionnaire en parlait à quelques reprises, supposant que l’ombre le suivait, expliquant qu’il n’osait plus sortir sans une escorte de guerriers abénakis. 

Il disait avoir interpellé les anciens du village, qui lui avaient confié que depuis leur arrivée dans la région, les Abénakis attestaient la présence de cet esprit qu’ils appelaient Kokotce. Ils racontaient que lorsque « celui qui rôde » touchait un animal, ce dernier devenait aussi très agressif : des cerfs avaient mordu des enfants à leur broyer les os. Les petits relataient qu’ils avaient aperçu, avant les attaques, dans les buissons ou le sous-bois, une grande silhouette noire qui semblait admirer le spectacle.
                
Le père racontait finalement comment, un jour, armé de son eau bénite, il s’était rendu quand le soleil se couchait, aux abords du lieu de la dernière apparition, en bordure de la rivière Saint-François. Il partait, selon ses propres dires : « affronter cette création du Malin pour débarrasser ces terres de l’influence de Satan ».
                
L’exemplaire que j’avais de l’histoire du père Bigot s’arrêtait là. Sur le reste de sa vie, rien.
               
Comme j’avais envie d’en savoir plus, j’ai décidé de pousser ma recherche. Les extraits que j’avais sous la main provenaient des Relations des Jésuites. J’ai donc téléchargé les textes originaux des Relations, parce que le père Bigot avait légué trois chapitres des célèbres chroniques.
               
  Je n’y ai rien trouvé : les écrits conservés correspondaient à ceux que j’avais sous la main. J’avais l’impression que le père Bigot n’avait rien laissé d’autre, mais j’étais convaincu que sa maladie de langueur était liée à sa tentative de bénir, pour le chasser, celui qui rôde.
              
Ma lecture de ce texte date de l’été dernier. Il faisait chaud, les fenêtres étaient ouvertes. Il avait plu et le ciel parsemé de nuages laissait transparaître seulement quelques rayons de soleil épars. Je travaillais dans le gazebo, bordé par l’odeur de l’air frais, quand j’ai eu l’impression qu’un froid intense se pressait dans l’espace autour de moi.

On m’observait. Ma chair de poule ne mentait pas. J’avais l’impression d’une présence, mais même si je scrutais les alentours, je demeurais fin seul.

Quand le soleil s’est couché, les nuages ont pris une teinte rouge qui rappelait celle du sang et j’ai immortalisé le moment avec mon cellulaire.
               
 (à suivre...)


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