La méthode de James Frey (1)

Si vous ne connaissez pas James Frey, pas de panique. Je vous le présente: le gars a écrit 2 livres qu'il a fait passé pour des mémoires qui traitaient de son addiction à la drogue et sa rédemption. Gros succès de librairie, Oprah, NY Times Best-Seller, etc.



Sauf que... Un petit journal indépendant découvre que c'est en grande partie de la foutaise. C'est dévoilé. Repris par les gros journaux. À ce moment, le livre est déjà un gros vendeur et traduit en 31 langues. Oprah le réinvite et l'engueule. Les ventes montent encore. Il s'excuse, les ventes montent encore. Etc.

Il publie par la suite d'autres trucs, dont une histoire qui s'appelle "Le dernier testament de la sainte Bible" ou quelque chose d'approchant, qui place Jésus qui nait dans les années 2000 et qui vit la vie "sex, drug and rock n roll".



Jusqu'ici, tout ce qu'on a, c'est un auteur qui écrit bien, qui fait des scandales ce qui le propulse dans les ventes, donc il fait de l'argent comme de l'eau avec son écriture.

Sauf que le gars est un entrepreneur dans l'âme. Il analyse le marché et se dit:"Y'a d'l'argent à faire avec les livres YA. Faut juste en faire pour les gars, du genre Twilight masculin."


Donc il réfléchit, trouve des idées et se dit:"Je vais engager des gens pour écrire mes idées". Il se déplace donc dans les cours de MFA (master of fine arts, l'équivalent d'un baccalauréat en arts multidisciplinaire) et fait une conférence sur ce qu'il veut offrir. Les aspirants-écrivains qui souhaitent ardemment publier sont enthousiasmés par  ce qu'il raconte et il leur montre un contrat-type  rempli d'énormités, mais les petits jeunes sont bien aveuglés par leur désir de publier des histoires...

Il se met au travail avec un premier auteur... et ils publient ... I am Number Four, sous le nom de l'extraterrestre Pittacus Lore. Et c'est un bon succès de librairie, parce que la promo y est.



En parallèle, M. Frey continue d'écrire sous son nom et se pavane en disant qu'il renouvelle la littérature jeunesse et qu'il emploi une méthode révolutionnaire.  On appelle ça la "fiction factory". On fabrique des histoires...

Sauf que le contrat est brutal. Les auteurs ne reçoivent presque rien et peuvent se faire évincer n'importe comment et n'importe quand.

Il commence à avoir une étrange réputation, ce bonhomme, dans le monde américain du livre.

Et là, paf! On annonce le livre ENDGAME, avec jeu en ligne, rallye virtuel autour du monde et beaucoup d'argent à gagner... Le résumé de ce livre est simple: dans un monde similaire à la Terre, il y a 12 lignées qui doivent déterminer un champion âgé de 13 à 18 ans et ils devront se battre pour désigner un vainqueur. Et ce sera comme ça jusqu'à ce qu'il ne reste qu'une lignée.



Quoi?

Minute...



Katniss, are you there?


Je suis très ambiguë sur le parcours de ce bonhomme. Ses idées ne manquent pas de panache, sa démarche n'est pas nécessairement louable, je ne sais pas quoi penser de la créativité dans ce contexte...


Et vous, qu'en pensez-vous?

PS: Plus tard cette semaine: la stratégie marketing de I am Number Four.


Pour en lire plus: http://www.maureenjohnsonbooks.com/2010/11/13/the-james-frey-problem/

7 commentaires:

Gen a dit...

Quoi penser? Que ce gars-là résume à lui seul tous les problèmes du milieu du livre :
- le livre qui fait scandale vend mieux que le bon livre
- une bonne promo fait vendre n'importe quoi
- les écrivains naïfs se font bouffer tout rond
- les éditeurs tolèrent assez facilement de plagier les trucs qui se vendent pour avoir leur part du gâteau

Bref, il est créatif dans son genre et je ne doute pas que des départements de marketing lui élèveront des monuments.

Par contre, si sa statue est élevée trop proche d'un salon du livre ou d'une maison des écrivains, elle risque de servir de défouloir...

M a dit...

J'aurais tendance à penser comme toi. Mais dans l'optique de l'écrivain entrepreneur, je trouve qu'il pousse le concept assez loin. Le même modèle mais sans l'abus des autres auteurs, sur un mode plus coopératif, ne serait-il pas une bonne chose?

Gen a dit...

Bof, ses livres sont clairement "formatés" pour vendre en fonction d'une étude de marché de type "que manque-t-il présentement sur les tablettes"?

Alors oui, c'est bien d'un point de vue "entrepreneur". Il va gagner sa vie aisément.

Mais quelque chose me dit qu'il n'y a rien de ce qu'il écrit qui sera encore lu dans 20 ans.

Personnellement, mon but serait plutôt d'écrire au moins un "classique" dans ma vie. Quelque chose qui me survivra.

Si j'avais voulu être entrepreneure, je n'aurais pas choisi le milieu du livre, l'argent est plus facile à faire en design d'intérieur! lol!

Philippe-Aubert Côté a dit...

J'avoue ne pas acheter volontairement le concept d'écrivain-entrepreneur mais c'est un autre débat :-)

En un sens, Frey ne fait que copier Rembrandt. Ce dernier a peint certains de ses tableaux lui-même mais beaucoup ont été faits par ses assistants, et il les a signé ensuite. Rembrandt se confondait avec la production de son atelier sous prétexte qu'il était le maître de cet atelier.

Seulement, qu'un Rembrandt soit 100% de lui ou fait par ses assistants, il y avait une qualité dans ces tableaux, ce que je ne distingue pas dans les bouquins de Frey décrits ici.

Je vois difficilement comment son approche pourrait aboutir à quelque chose de positif : l'écriture de *qualité* me semble quelque chose de fondamentalement individuel -- même si les lecteurs-tests et la direction littéraire sont indispensables. Des récits à quatre mains, d'accord, mais mandater tout un groupe pour écrire un ouvrage? Même sur le mode coopératif, ça m'apparaît comme une voie royale pour accoucher d'un récit-Frankenstein qui va aller dans tous les sens (comme beaucoup de films). Et ça m'apparaît un dispositif qui favorise l'aliénation du travail d'écrivains débutants au profit d'un individu potentiellement mal intentionné.

M a dit...

J'aurais envie de comparer cette manière de faire à celle de certains éditeurs qui ne sélectionnent que des auteurs débutants pour profiter, en quelque sorte, de la naïveté et de l'inexpérience pour leur proposer des contrats aux clauses abusives et qui espèrent toujours tomber sur la série de livres qui vendra bien en ayant investi le moins possible dans le produit (sur la direction littéraire, même sur la révision dans certains cas).

Gen a dit...

@Phil : Rembrandt a inventé son style avant de l'enseigner à ses assistants, de là la qualité de ses œuvres. Alexandre Dumas, au fond, avait fait la même chose : il a écrit quelques romans, établit son style, puis s'est engagé des assistants (cela dit, les Dumas écrits par des nègres ne sont pas ceux qui sont passés à l'histoire).

Ce gars-là, par contre, n'a pas l'air d'avoir établit grand style, mis à part un goût du scandale...

@Mathieu : En effet, sa démarche se rapproche de celle de certains éditeurs sans scrupule. On les nommera pas.

Philippe-Aubert Côté a dit...

Da à tout :-)

Je me souviens à l'instant que les Simpson ont consacré un épisode à ce sujet -- dans lequel Neil Gaiman est personnage invité. L'épisode détaille pas mal les problèmes que vous soulignez ici.